En Suisse, la gestion forestière s’appuie sur le principe de multifonctionnalité : la loi définit quatre grandes fonctions que les forêts doivent remplir au service de la collectivité. Ces quatre fonctions légales – protection, environnement (biodiversité), économie et social – sont au cœur de la stratégie cantonale et parfois en équilibre délicat. Voici un aperçu de chacune :
- Fonction de protection : C’est le rôle de bouclier naturel joué par la forêt. Les boisements protègent la population et les infrastructures contre divers dangers naturels, en stabilisant le sol et en retenant les chutes de rochers, les avalanches, les glissements de terrain ou encore en freinant l’érosion des pentes. En Valais, cette fonction est primordiale compte tenu du relief alpin escarpé : près de 90 % de la surface forestière cantonale (env. 104 000 ha) est officiellement classée en forêts de protection contre les avalanches, éboulements et autres risques naturels. Ces forêts de protection sont entretenues en priorité car elles assurent la sécurité des habitants et la protection des villages, routes et infrastructures situés en contrebas. Préserver la fonction protectrice signifie mener des interventions sylvicoles ciblées (éclaircies, reboisements, coupes de sécurisation) pour maintenir des peuplements forestiers denses et stables sur les zones exposées aux aléas.
- Fonction environnementale (biodiversité) : La forêt est un réservoir de biodiversité et un pilier des équilibres écologiques. Elle offre un habitat à une multitude d’espèces animales et végétales, dont certaines rares ou menacées, et contribue à la qualité de l’air, à la régulation du climat et du cycle de l’eau. Des forêts riches en biodiversité sont plus résilientes et rendent de précieux services écosystémiques (pollinisation, filtration de l’eau, stockage du carbone, etc.). La Stratégie Forêt accorde une grande importance à cette fonction : il s’agit de gérer les forêts de façon proche de la nature, en conservant des éléments clés tels que les vieux arbres, le bois mort au sol (indispensable pour de nombreux insectes et champignons) ou encore des zones non exploitées servant de refuges. D’ailleurs, le canton intensifie la création de réserves forestières où la biodiversité est prioritaire : la surface de forêt strictement protégée a fortement augmenté ces dernières années pour atteindre environ 6,4 % de la forêt valaisanne en 2024 (contre seulement 1,4 % en 2005). L’objectif est d’atteindre 10 % de forêts en réserve naturelle d’ici 2030. Ces réserves (par ex. le grand réservat du Simplon Sud) permettent de préserver des forêts anciennes et diversifiées, sans exploitation humaine, pour le bénéfice de la biodiversité. Plus globalement, maintenir la fonction environnementale signifie assurer la santé des écosystèmes forestiers : surveiller l’état sanitaire des arbres, lutter contre les maladies et espèces invasives, et adapter la forêt aux changements climatiques pour qu’elle continue à jouer son rôle de « poumon vert » et d’habitat vivant.
- Fonction économique : Historiquement et encore aujourd’hui, la forêt est une source de matières premières et de revenus. Elle fournit du bois – matériau de construction écologique, bois de chauffage, bois industriel – mais aussi d’autres produits valorisables (champignons, miel, plantes médicinales, gibier, etc.). La fonction économique consiste donc à exploiter durablement ces ressources forestières pour soutenir l’économie locale et régionale. Cela implique une sylviculture productive raisonnée : on récolte du bois pour les scieries et chaufferies, mais sans excéder la repousse naturelle annuelle, afin de ne pas épuiser le capital forestier. En Valais, environ 200 000 m³ de bois sont coupés chaque année pour différents usages, ce qui reste en deçà de l’accroissement naturel annuel estimé (la forêt valaisanne gagne plus de 700 000 m³ de bois sur pied par an) – il y a donc un potentiel d’utilisation supplémentaire non exploité. La stratégie encourage ainsi une meilleure utilisation du bois local disponible, notamment en substitution de matériaux non renouvelables dans la construction (bois à la place du béton ou de l’acier, p. ex.), ce qui a aussi des bénéfices environnementaux. La fonction économique implique également de créer de la valeur ajoutée locale : développer des filières de transformation du bois dans le canton, favoriser les circuits courts entre la forêt et le consommateur (bois made in Valais), soutenir l’innovation (par ex. nouvelles technologies de construction en bois). Une gestion économique réussie des forêts contribue à l’autonomie énergétique (via le bois-énergie), génère des emplois (bûcherons, transporteurs, charpentiers…) et rapporte des revenus aux propriétaires (principalement les communes/Bourgeoisies) tout en entretenant le paysage. L’enjeu de cette fonction est de prouver qu’économie et écologie peuvent aller de pair : utiliser la forêt sans l’épuiser, et même en la rendant plus robuste.
- Fonction sociale et récréative : La forêt remplit enfin une mission sociale en offrant un espace de vie, de loisirs et de bien-être à la population. C’est un lieu où l’on peut se promener, faire du sport en plein air, découvrir la nature, ou simplement chercher le calme et la fraîcheur sous les arbres. Avec l’urbanisation des vallées, la forêt joue un rôle de refuge naturel de plus en plus important pour le public. Les familles, les randonneurs, les cyclistes, les chasseurs, les amoureux de la nature – tous trouvent en forêt un terrain d’évasion et d’activités. Cette fonction sociale inclut l’aspect santé et qualité de vie : les forêts contribuent à purifier l’air, à réguler le climat local (ombre, fraîcheur) et à offrir un cadre ressourçant qui bénéficie au bien-être physique et mental des habitants. La forêt a aussi une dimension éducative et culturelle : c’est un support d’éducation à l’environnement (via des parcours didactiques, des classes vertes), et un élément fort de l’identité valaisanne (pensons aux légendes locales liées aux bois, ou à l’importance des forêts pour les anciens villages alpins). Préserver la fonction sociale signifie gérer la forêt pour les usagers : entretenir les sentiers et infrastructures (ponts, bancs, refuges), prévenir les conflits d’usage (voir rubrique Défis), informer le public des bons comportements (respect de la nature, danger du feu, etc.), et associer la population aux décisions la concernant. La Stratégie Forêt vise à ce que la forêt soit un espace partagé où l’équilibre est trouvé entre accueil du public et respect des écosystèmes, afin que chacun puisse continuer d’en profiter.
En pratique, ces quatre fonctions sont interconnectées. Une forêt bien gérée peut simultanément protéger contre les avalanches (protection), héberger lynx et tétras lyre (biodiversité), fournir du bois pour bâtir des chalets (économie) et abriter un sentier botanique pour les écoles (social). L’enjeu de la stratégie est justement de trouver un équilibre entre ces rôles, parfois complémentaires, parfois concurrents. Par exemple, laisser beaucoup de bois mort au sol favorise la biodiversité, mais peut compliquer la promenade ou réduire le bois récoltable ; aménager un sentier de VTT dynamise le loisir, mais exige des précautions pour ne pas déranger la faune. La loi suisse et les directives cantonales donnent un cadre pour concilier au mieux ces fonctions. La Stratégie Forêt Valais, de son côté, définit des mesures concrètes pour optimiser cette multifonctionnalité à l’échelle locale.